La mer, Maupassant

Puis on remonte sur le pont. Rien que la mer, la mer calme, sans un frisson, et dorée par la lune. Le lourd bateau paraît glisser dessus, laissant derrière lui un long sillage bouillonnant, où l’eau battue semble du feu liquide.

Le ciel s’étale sur nos têtes, d’un noir bleuâtre, ensemencé d’astres que voile par instants l’énorme panache de fumée vomie par la cheminée ; et le petit fanal en haut du mât a l’air d’une grosse étoile se promenant parmi les autres. On n’entend rien que le ronflement de l’hélice dans les profondeurs du navire. Qu’elles sont charmantes, les heures tranquilles du soir sur le pont d’un bâtiment qui fuit !

Guy de Maupassant, La mer, publié dans La Revue politique et littéraire du 17 novembre 1883

Voici la saison des voyages, Maupassant

Voici la saison des voyages, la saison claire où l’on aime les horizons nouveaux, les vastes étendues de mer bleue où se repose l’œil, où se calme l’esprit, les vallons boisés et frais où parfois le cœur s’attendrit sans qu’on sache pourquoi, quand on s’assied, au soir tombant, sur un talus de route en velours vert et qu’on regarde, à ses pieds, un peu d’eau brune et dormante où se mire le soleil couchant au fond de l’ornière creusée par des roues de charrettes.

Guy de Maupassant, En Bretagne, extrait des chroniques Le pays des korrigans, En Bretagne et En carême parues (1880 – 1883)

Cannes, Maupassant

Puis je montai m’asseoir au grand air. Autour de moi, Cannes étendait ses lumières. Rien de plus joli qu’une ville éclairée, vue de la mer. À gauche, le vieux quartier dont les maisons semblent grimper les unes sur les autres, allait mêler ses feux aux étoiles ; à droite, les becs de gaz de la Croisette se déroulaient comme un immense serpent sur deux kilomètres d’étendue. Et je pensais que dans toutes ces villas, dans tous ces hôtels, des gens, ce soir, se sont réunis, comme ils ont fait hier, comme ils le feront demain, et qu’ils causent. Ils causent ! de quoi ? des princes ! du temps !… Et puis ?… du temps !… des princes !… et puis ?… de rien

Guy de Maupassant, Sur l’eau. Texte publié dans Les lettres et les arts du 1er février 1888

La nuit, Maupassant

Donc hier, je sortis comme je fais tous les soirs, après mon dîner. Il faisait très beau, très doux, très chaud. En descendant vers les boulevards, je regardais au-dessus de ma tête le fleuve noir et plein d’étoiles découpé dans le ciel par les toits de la rue qui tournait et faisait onduler comme une vraie rivière ce ruisseau roulant des astres.

Tout était clair dans l’air léger, depuis les planètes jusqu’aux becs de gaz. Tant de feux brillaient là-haut et dans la ville que les ténèbres en semblaient lumineuses. Les nuits luisantes sont plus joyeuses que les grands jours de soleil.

Guy de Maupassant : La nuit. Texte publié dans Gil Blas du 14 juin 1887