La seule raison de vivre dans un monde sans raison, Claude Roy

Mais dire qu’un peintre aime la lumière et le ciel, la matière des chairs et la chair de la matière, c’est constater seulement qu’il est peintre, c’est à dire d’abord quelqu’un pour qui la seule raison de vivre dans un monde sans raison c’est de donner raison par le pinceau aux couleurs et aux surfaces d’exister.

Claude Roy, extrait du chapitre Rembrandt dans l’essai L’amour de la peinture (1987, Éditions Gallimard)

Le temps qu’on a eu, traversé, usé, Claude Roy

Ce qui est la note fondamentale de l’attitude de Rembrandt (…) c’est l’évidence qu’a pour lui le prix de n’importe quel être : il n’y a pas pour lui de grands de la terre parmi les hommes, de beautés parmi les femmes. Le seul privilège qu’il reconnaît peut-être, c’est celui de cet extrême dénuement auquel conduit la richesse du temps – le temps qu’on a eu, traversé, usé, et qu’on n’a plus.

Claude Roy, extrait du chapitre Rembrandt dans l’essai L’amour de la peinture (1987, Éditions Gallimard)

Vivre c’est s’en aller, Claude Roy

Le jeune Rembrandt, lui, ne privilégie pas les corps adolescents ou à la maturité des formes, il ne détourne pas ses yeux des visages au déclin, mais fixe leur décrue. La pénombre est son lieu, le crépuscule son heure, l’hiver sa saison et non pas Vénus, Apollon ni la nymphe l’objet de son labeur : mais le premier venu, ce prochain dont la beauté n’est point d’ordinaire l’apanage, ces n’importe qui dont le partage est d’être si destructibles, usables, vieillissables, et trop inexorablement mortifiés dans leur chair pour pouvoir oublier que leur corps est mortel, et que vivre, c’est s’en aller.

Claude Roy, extrait du chapitre Rembrandt dans l’essai L’amour de la peinture (1987, Éditions Gallimard)