Vivre c’est s’en aller, Claude Roy

Le jeune Rembrandt, lui, ne privilégie pas les corps adolescents ou à la maturité des formes, il ne détourne pas ses yeux des visages au déclin, mais fixe leur décrue. La pénombre est son lieu, le crépuscule son heure, l’hiver sa saison et non pas Vénus, Apollon ni la nymphe l’objet de son labeur : mais le premier venu, ce prochain dont la beauté n’est point d’ordinaire l’apanage, ces n’importe qui dont le partage est d’être si destructibles, usables, vieillissables, et trop inexorablement mortifiés dans leur chair pour pouvoir oublier que leur corps est mortel, et que vivre, c’est s’en aller.

Claude Roy, extrait du chapitre Rembrandt dans l’essai L’amour de la peinture (1987, Éditions Gallimard)