Voilà l’hiver, Flaubert (1847)

« Voilà l’hiver – le vent est froid, la campagne met son manteau de brume – c’est la saison où le feu se rallume et où recommencent les longues heures du soir passées à le voir brûler.

Quand je vais me coucher et que je regarde dans mon fauteuil les derniers charbons qui s’éteignent, je te donne avant de m’endormir une bonne et longue pensée que je t’envoie, sans que tu le saches, et qui part de mon cœur comme un soupir. – J’éprouve la nuit un calme suprême – aux lumières des bougies studieuses l’intelligence s’allume et brille plus claire – Je ne vis bien maintenant qu’à leur lueur tranquille. Toute la journée je suis un peu malade et toujours irrité.

Et puis j’écris maintenant et j’en ai si peu l’habitude que ça me met dans un état d’aigreur permanente. Je suis toujours dégoûté de ce que je fais. L’idée me gêne, la forme me résiste. À mesure que j’étudie le style je m’aperçois combien je le connais peu et j’en ai parfois des découragements si intimes que je suis tenté de laisser tout là et de me mettre à faire des choses plus aisées.

Oh l’art, l’art, quel gouffre ! et que nous sommes petits pour y descendre. Moi surtout ! tu me trouves, au fond de ton âme, un être assez mauvais doué d’un orgueil démesuré. Oh ! pauvre amie si tu pouvais assister à ce qui se passe en moi tu aurais pitié de moi, à voir les humiliations que me font subir les adjectifs et les outrages dont m’accablent les que relatifs. »

Flaubert à Louise Colet, Croisset, jeudi soir. [Octobre 1847.] ici

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